François Chartier et Robert Parker Jr. : une rencontre passionnante entre deux passionnés de vins et de cuisine.

juin 20, 2011

Franois_Chartier__Robert_Parker_062011_-_FixedLe mondialement connu et très influent critique américain de vins, monsieur Robert M. Parker Jr., était de passage à Montréal le 20 juin. Sous l’invitation de l’un de ses amis et associés, le québécois, M. Robert Roy, le prolifique dégustateur américain et auteur de multiples ouvrages de référence était l’invité d’honneur dans une soirée caritative, au profit de la Fondation Emergo et des Services de répit Emergo-autisme et autres TED (www.servicesderepitemergo.com).

Grâce à sa présence, qui a attiré une brochette de 48 amateurs de vins qui ont déboursé 5 000 $ chacun pour assister à ce repas-dégustation arrosé de vins de prestige,  plus de 200 000 $ ont été remis à cette œuvre qui permet, entre autres, un peu de répit dans la vie souvent tumultueuse des parents d’enfant autiste.

Repas auquel j’étais aussi l’un des deux invités avec M. Parker, qui, tout comme moi, s’est prêté au jeu avec un plaisir communicatif en dégustant chaque service à une table différente, question de permettre à tous de faire connaissance avec l’auteur du célèbre bulletin bimestriel, The Wine Advocate (www.erobertparker.com), fondé en 1978 et ayant plus de 50 000 abonnés répartis dans plus de 37 pays.

J’ai eu le grand privilège d’effectuer, en exclusivité, avec l’homme aux 10 000 vins dégustés chaque année (!), une entrevue, qui devait durer 30 minutes, mais qui s’est poursuivie pendant 90 minutes, juste avant ce repas de prestige, où étaient servis, entre autres, les grands crus que sont les Chardonnay Kistler 2006, Pichon-Lalande 82, Cheval Blanc 95, Grange 82 et Pinot Noir Beaux-Frères Vineyards 2000. Il faut savoir que ce dégustateur surdoué donne très peu d’entrevues, depuis quelques années, et qu’il n’était pas venu au Québec depuis 1973. Une occasion que je ne pouvais laisser passer.

Malgré mes voyages aux quatre coins du monde, je n’avais pas encore eu le plaisir de rencontrer l’homme qui a eu, au fil des 30 dernières années, le plus d’impact et le plus d’influence dans l’univers mondial du vin. Et quel plaisir! Dès les premiers instants de notre rencontre, où il était accompagné de sa charmante épouse Pat, à qui il est marié depuis 42 ans, j’ai découvert un homme chaleureux, humble, simple et d’une très grande générosité. Je dirais même attachant.

Tout le contraire de l’image projetée par les photos qui circulent, et des qu’en-dira-t-on émanant la plupart du temps de gens n’ayant pas rencontré l’espèce rare, décoré Officier de la Légion d’honneur, par Jacques Chirac, ainsi que Commendatore de l’Ordre national du Mérite italien, par Silvio Berlusconi. Pas mal pour un Américain !

Il faut savoir que l’ex-avocat est très impliqué dans plusieurs fondations, dont celle qu’il a fondée, The Wine Advocate Fund for Philantropy, où il organise des dîners de prestige, pour de grands donateurs, arrosés des vins qui ont reçu sa note parfaite de 100 points, afin d’amasser des fonds pour la recherche sur le cancer, qui a emporté ses deux parents.

Je pense que si le dîner n’avait pas eu lieu, nous aurions poursuivi cette discussion toute la soirée tellement l’ambiance était à l’échange et au plaisir véritable de la découverte. Car ce brillant homme d’affaires demeure avant tout un amateur passionné de vin et de cuisine.

So much has changed and I think people talk about, you probably saw the movie which was, I think, a dishonest movie, was Mondovino. And the point is it’s just the opposite! There is more diversity, there is more small farmers searching for terroirs than ever before! There are more indigenous grapes being recaptured and people breaking away from coops, where the production was set and comingled with some industrial producer. Now it’s estate bottled.” (Excerpt from Interview FrançoisChartier.Ca meets with Robert Parker Jr. in Montreal, June 20, 2011)

Il fallait voir ses yeux s’illuminer lorsqu’il m’a raconté ses quelques jours de vacances dans la ville de Québec. C’est avec la passion de l’historien (il est aussi diplômé en histoire de l’art, en plus d’avoir obtenu un doctorat en droit en 1973) qu’il avait foulé le sol de l’île de Bacchus, nom autrefois donné à l’Île d’Orléans où avaient été plantés les premiers ceps de vignes de ce côté-ci de la grande flaque.

Même discours animé et fébrile en partageant avec moi le coup de cœur qu’il venait d’avoir pour des cidres de glace qu’il a dégustés pour la première fois à Québec, cette semaine. Pour lui, il ne fait pas de doute que certains cidres de glace du Québec sont « a world class product », et d’ajouter, « avec une fraîcheur et un plaisir à boire que certains sauternes n’offrent même pas ».

I’m shocked by what I found and it’s pretty exciting and I think you can have an immediate impact! When the sommelier at the restaurant (in Québec) served me, he served what was the Pinnacle (Québec Apple Ice Cider). He had no idea, I was very complimentary but I was very impressed. I think sometimes people who are from Québec perhaps don’t realize that this is a world-class product. This is a product that you could put on the table of a very sophisticated restaurant in Singapore or in New York or Los Angeles, people would say “Oh my God this is good!”. It’s really fascinating.” (Excerpt from Interview FrançoisChartier.Ca meets with Robert Parker Jr. in Montreal, June 20, 2011)

Lorsque je lui ai demandé s’il y avait une région ou un pays dont l’ensemble de la production de vins représentait un rapport qualité-prix général d’exception, il a rapidement nommé l’Espagne. Plus particulièrement les régions de Jumilla et de Toro. Il a aussi ajouté l’Argentine, avec ses remarquables malbecs, ainsi que le sud de l’Italie, spécialement avec les crus à base de nero d’avola.

I think Spain has had a tremendous, I wouldn’t say a renaissance, but there’s been a rediscovery of indigenous varietals like albariño. When I started, no one ever heard of albariño, or mencia, another great grape from Bierzo – these didn’t exist! All we knew was rioja and a couple of wines from Catalonia, a couple of cavas. And so this whole period of 30 years we’ve seen the discovery of these old terroirs, of these indigenous grapes that have done quite well. I mean nero d’avola and the grapes in Southern Italy.” (Excerpt from Interview FrançoisChartier.Ca meets with Robert Parker Jr. in Montreal, June 20, 2011)

D’ailleurs, à ma question concernant les cépages de demain ou les régions à suivre, ces trois mêmes réponses sont revenues, dont le malbec argentin, qui est loin d’avoir dit son dernier mot, selon lui. D’ajouter le torrontès, aussi d’Argentine, ainsi que le mencia du Bierzo, région du nord-ouest de l’Espagne.

Parlant de prix, il est conscient que le prix des vins a atteint un plateau dangereux pour la suite des choses. Particulièrement dans le cas des grands bordeaux, dont il est le spécialiste incontesté, ayant dégusté chaque année tous les grands crus en primeur, et ce, depuis 1978, mis à part ses visites régulières dans le bordelais pour suivre l’évolution des vins, tant en barriques qu’en bouteilles.

À ma question à savoir si la montée en flèche des prix depuis 30 ans se poursuivra encore 30 autres années? Il ne croit pas, ou plutôt ne le souhaite pas. Il vient un temps, dit-il, où le sommet est atteint et on ne peut pas toujours repousser les limites sans fin. Il croit que par la force des choses – l’économie mondiale oblige –, les prix se stabiliseront, et ce sera une excellente chose pour les consommateurs, selon l’homme qui a probablement fait le plus dans l’histoire mondiale du vin pour la démocratisation du jus de la vigne, malgré l’impact monétaire de ses notes sur les grands vins.

Après avoir parcouru le monde pendant plus de 30 ans, l’auteur de multiples livres vendus à plusieurs millions d’exemplaires aux quatre coins du monde s’est adjoint, depuis quelques années déjà, les services d’une brochette de collaborateurs, tous et toutes d’excellents dégustateurs et rédacteurs.

I kept Bordeaux because I think it plays to my strength, which is the ability to taste en primeur. I’ve done that well and I have a track record of being very good. To tell you the truth, dealing with the Bordelais, my wife can tell you, when I go over there for two weeks, they are not fun and they are never happy. They are like banks! I kept the Côte du Rhône because it’s a sentimental favourite of mine and I find these are some of the oldest vines that were planted by the Romans or the Greeks. I just find a real emotional commitment to those wines and I really like the people on both ends – the north and the south – they are just happy to get some recognition and they never let their ego get in the way, and I respect that enormously. I’ll keep those as long as I’m in good health and can still think about and taste.” (Excerpt from Interview FrançoisChartier.Ca meets with Robert Parker Jr. in Montreal, June 20, 2011)

Chacun couvre maintenant une ou plusieurs régions du monde. Bordeaux et le Rhône ayant été les deux passions et les deux fers de lance de ce marathonien de la dégustation, M. Parker s’est réservé ces deux régions phares. Il a aussi décidé de conserver une partie des notations des vins californiens, plus particulièrement celles qui seront consacrées aux vins matures.

Cette nouvelle récente risque d’apporter un nouveau souffle chez les amateurs qui le suivent pas à pas, et surtout de la nuance. Car il faut savoir que la majorité, pour ne pas dire la presque totalité des critiques de vins du monde, dont lui-même, commentent des vins très jeunes, et que les amateurs de vins boivent presque uniquement, et malheureusement, que des vins tout aussi jeunes. À qui la faute? L’œuf ou la poule? Quoi qu’il en soit, au fil de l’histoire, la grande majorité des œnophiles ont perdu le goût des vins matures.

Ce qui pourrait d’ailleurs être la raison de ce que certains appellent « l’uniformisation du goût », ce que Parker réfute, tout comme moi d’ailleurs. Comme il le dit : « il n’y a jamais eu autant de diversité de styles et de goûts. Il y a 30 ans, le malbec argentin et le mencia du Bierzo n’existaient pas. Qui connaissait l’albariño de Rias Baixa, le grüner veltliner d’Autriche, le nero d’avola d’Italie? »

De plus, notre homme du vin est un esthète de la cuisine, ayant le plaisir de manger dans les meilleurs restaurants de la planète gastronomique, tant dans les bistros que dans les restaurants de prestige. Grand fan de Joël Robuchon, il est aussi très impressionné par l’impact que Ferran Adrià et son équipe du elBulli ont eu dans l’histoire moderne de la gastronomie. Il mentionnait justement le chef du Corton, à New York, Paul Liebrandt, qui est un élève de Ferran Adrià, ayant travaillé chez elBulli dans le passé.

Joël Robuchon is the greatest chef of my lifetime. But Ferran (Adria, from elBulli) has had a profound impact.” (Excerpt from Interview FrançoisChartier.Ca meets with Robert Parker Jr. in Montreal, June 20, 2011)

Il a d’ailleurs été impressionné par la qualité des restaurants de la ville de Québec, plus particulièrement celle du restaurant L’Initiale, où il a mangé avec son épouse un repas de grand niveau. Il a aussi découvert le pudding chômeur, que Pat et lui ont trouvé tout à fait délectable. « Quel nom pour un dessert, avec une histoire, un plat riche et nourrissant pour ceux qui n’avaient plus de travail! »

I think of so many great culinary things I’ve discovered! Today we had the pudding au chômeur (Québec’s historic desert) and I thought what a wonderful dish! And it was something I discovered today! And what a great name for it, it was for people who didn’t have a job and it was filling and rich.” (Excerpt from Interview FrançoisChartier.Ca meets with Robert Parker Jr. in Montreal, June 20, 2011)

L’harmonie vins et mets est pour lui une chose naturelle. « Comme un cuisinier se doit de trouver l’harmonie dans sa cuisine, un amateur de  vins se doit de trouver le vin juste pour créer l’accord avec les mets. Il faut prendre le temps de découvrir quels sont les meilleurs vins en accord avec ce que vous mangez. Il ne faut cependant pas se laisser intimider et penser que les règles sont fixes et que vous ne pouvez pas servir un rouge avec un poisson, parce que vous le pouvez! »

It is exciting that the entire world of wine is open to everyone now. (…) I do think that the social media has changed everything and I think that wineries need to wake-up and realize that today, it is more than just selling your wine to a monopole or to take some publicity in magazines. Today, it’s about interacting with your clients, whether you are using Twitter or Facebook.” (Excerpt from Interview FrançoisChartier.Ca meets with Robert Parker Jr. in Montreal, June 20, 2011)

Enfin, au sujet de l’évolution du vin depuis 30 ans, l’évolution des goûts et l’explosion de la littérature consacrée aux vins, dont les critiques qui l’ont suivi sur le chemin qu’il a tracé depuis 1978, il déclare que « c’est très excitant, car le monde s’est ouvert, le vin est accessible à tous maintenant. La quantité d’échanges qui circulent aujourd’hui, avec les blogues et les médias sociaux, est remarquable ».

« Je pense que les médias sociaux ont changé la donne, et que les producteurs de vins doivent se réveiller et s’apercevoir qu’aujourd’hui ce n’est plus de juste vendre du vin à un Monopole, ou de faire de la publicité dans les magazines Decanter ou Wine Spectator. Que ce soit sur Twitter ou Facebook, il faut tenir un bulletin de bord et interagir avec tes clients – ils peuvent aller sur un site Internet et commenter votre vin, et quelqu’un doit leur répondre! »

I would say that when I started writing about wine, the English wineries dominated and there was a very elitist (Oxford, Cambridge, Eaton) attitude towards wine. It always had to be a Grand Cru Classé or a Premier Cru Classé. And I came with a more democratic way, creating a playing field that is very levelled. Let the wine justify itself!” (Excerpt from Interview FrançoisChartier.Ca meets with Robert Parker Jr. in Montreal, June 20, 2011)

That is why I actually started – because I couldn’t actually find any information that was pro-consumer and everything was written for the trade, or written by someone in the trade. If you wanted to find the best vintages of Lafite Rothchild or a Château-Neuf-du-Pape or Hermitage, everything was good because the trade was selling everything!” (Excerpt from Interview FrançoisChartier.Ca meets with Robert Parker Jr. in Montreal, June 20, 2011)

« Quand j’ai commencé à écrire sur le vin, dit-il, les châteaux anglais dominaient et il y avait une attitude très élitiste (Oxford, Cambridge, Eaton) quant aux vins. Il fallait toujours que ce soit un Grand Cru Classé ou un Premier Cru Classé. Puis je suis arrivé avec une façon plus démocratique, créant un terrain de jeux plus ouvert. Laissons le vin se justifier lui-même! L’histoire est importante et le fait qu’il y a un grand terroir aussi, mais, en fin de compte, c’est ce qu’il y a dans la bouteille qui justifie s’il vaut vraiment le prix demandé. »

Et c’est exactement l’impression que j’ai eu de l’homme tout au long du repas qui a suivi cette entrevue fleuve (dont l’intégrale « mot à mot » est  disponible sur ce site, en anglais, tout comme la version audio). Le plaisir de ce qui émane du verre est ce qui a fait vibrer Parker, ce qui le fait vibrer, et ce qui le fera vibrer encore longtemps. Car il est loin d’avoir dit son dernier mot! Tout en poursuivant sa route entre le Maryland où il habite et la Californie, où il déguste les vieux millésimes, en passant par Bordeaux et le Rhône, il travaille actuellement à écrire ses mémoires. Gageons qu’elles feront couler encore beaucoup de vin, et d’encre….